Amélie Nothomb en voit de toutes les couleurs

Dans son 21ème roman, l’écrivaine belge se penche sur son conte préféré, Barbe bleue. Son envie, non sans ironie, est de rééquilibrer les torts dont est accusé l’homme sanguinaire: « La part d’ombre est colossale chez chacun d’entre nous. » Rencontre délicieuse et décalée, dans le plus pur ton Nothomb.

Amelie Nothomb  © Pablo Zamora/ S Moda © Editions Conelpa. Stylisme: Francesca Rinciari

Amelie Nothomb © Pablo Zamora/ S Moda © Editions Conelpa. Stylisme: Francesca Rinciari

La question de départ : Barbe bleue est-il un monstre ?

  • Le conte chez Perrault : Un homme laid et très riche, à la barbe bleue, cherche une épouse auprès de ses voisines. Malgré son dégoût, l’une d’elles cède et l’épouse pour ses richesses. Barbe bleue lui confie le trousseau des clés du château, dont elle peut profiter à sa guise, à l’exception d’une pièce dont l’accès lui est interdit. Lorsqu’il s’absente, la jeune mariée entre dans la salle interdite poussée par la curiosité, et y découvre les corps des précédentes épouses de Barbe bleue accrochées au mur…
  • Le roman chez Nothomb : Saturnine, une Belge de 25 ans, emménage en colocation chez Don Elemirio Nibal y Milcar dans un hôtel particulier parisien. Malgré la réputation sulfureuse de ce propriétaire espagnol – les précédentes colocataires semblent avoir disparu – Saturnine profite du luxe des lieux et n’hésite pas à tenir tête à son hôte avec des réparties enlevées. Mais au fur et à mesure de leur cohabitation, les jeux d’esprit et les partages de grands crus de champagne se transforment en séduction. Saturnine doit-elle craindre cette curieuse alchimie ?

« Barbe bleue » Editions Albin Michel, 16,50 euros, 170 pages.

 Quand Amélie Nothomb redonne des couleurs à Barbe Bleue 

À la fois piquante et sérieuse, Amélie Nothomb a ressenti le besoin de redorer le blason de Barbe bleue pour une raison très simple : dans cette histoire, un homme offre à ses femmes tout le luxe rêvé mais ne souhaite pas qu’elles découvrent son secret. Or, cette seule contrainte est bafouée allégrement par les épouses. L’auteure y décèle une injustice qu’elle entend réparer. Entre autodérision et révélation, interview d’Amélie en colorimétrie.

L’héroïne en gris

« Barbe bleue » s’ouvre avec Saturnine, dont le prénom – insolite comme toujours pour les héros d’Amélie Nothomb – évoque le saturnisme, cette maladie liée au plomb. La jeune femme enseigne à l’Ecole du Louvre et cherche un nouveau logement. De son prénom au ton gris, de la grisaille de sa Belgique natale, et des cendres grises de sa colocation fumeur à Marne-la-Vallée, Saturnine va s’extirper en s’installant à Paris.

Pli : Votre héroïne choisit de vivre en colocation chez un criminel présumé, comment expliquez-vous sa prise de risque?

Amélie Nothomb : Saturnine vient de Belgique, elle n’a pas le choix la pauvre ! Faire la navette Bruxelles-Paris, c’est compliqué, croyez-moi. Son installation en banlieue avec son amie Corinne est pour elle une première halte, mais elle n’en peut plus de cohabiter avec une fumeuse. J’ai connu ce parcours du combattant, la recherche d’un logement à Paris…. Que la jeune femme préfère vivre auprès de quelqu’un de louche, je ne le comprends que trop bien. Moi aussi j’ai rencontré des personnes étranges, mais je n’ai pas vécu avec un tueur, rassurez-vous.

Les amours rouge sang

Pli: En parlant de tueur, réécrire Barbe bleue et ses histoires d’amour sanglantes, cela peut-il être un conseil averti adressé aux épouses : « Respectez la vie privée de vos époux (ou il vous en cuira) ? »

Amélie Nothomb : Sans doute, mais à ce sujet je vous jure qu’il y a une parité absolue de la curiosité ! Cette obsession existe chez l’homme comme chez la femme. Ce conseil vaut donc aussi pour les époux envers leurs épouses, ou les concubins envers leurs concubines, car c’est en effet une obsession qui appartient bien aux amoureux.

L’âme en noir

Pli: Aussi cruel qu’il soit, vous faites de Barbe bleue un homme romantique et un artiste averti en de nombreux domaines, cuisine, couture, photographie. Pensez-vous que la part d’ombre d’un artiste soit proportionnelle à son talent ?

Amélie Nothomb : Mon narcissisme devrait alors faire de moi une tueuse en série, pourtant je vous assure que je suis inoffensive ! Mon dernier crime est probablement d’avoir voler du chocolat enfant. Mais je pense qu’un côté sombre est présent, non seulement chez l’artiste, mais en tout individu. La part d’ombre est colossale chez chacun d’entre nous. Or, ce qui m’inquiète réellement, c’est l’idéologie contemporaine qui conspire contre cette part d’ombre constitutive de notre humanité. Cette idée que l’homme doit être sans secret, que l’humanité doit devenir une humanité qui dira tout, ça me terrorise. Je veux croire que tout le monde ait un secret, même le plus anodin qui soit.

Pli : Votre « Barbe bleue » est en effet une ode au secret…

Amélie Nothomb : Avoir un secret, c’est fondamental, et cette idée m’obsède. J’ai compris l’importance du secret à 4 ans. Ça m’a bouleversé. Je rentrais de l’école au Japon et j’ai eu une idée : j’ai déplacé un caillou de quelques centimètres. J’ai compris que si je ne le disais à personne, ça devenait mon secret. C’est ainsi que j’ai été pénétrée de mon importance. En vous parlant, j’ai éventé mon secret, cela dit j’en ai d’autres, et je pense que le caillou a probablement été déplacé depuis lors de quelques centimètres encore…

Les plaisirs en jaune

Pli : Sans dévoiler le secret du roman, le jaune est une couleur très présente dans l’histoire : dans le champagne, dans les plats, dans les vêtements. Pourquoi cette couleur a t-elle une portée métaphysique ?

Amélie Nothomb : A 18 ans, j’ai écrit un traité métaphysique sur les couleurs que je n’ai jamais publié. J’ai beaucoup réfléchi sur les couleurs, et même s’il n’était pas mon choix privilégié à la base, le jaune s’est imposé. J’avais déjà remarqué, dans une expérience sensorielle, qu’il avait plus qu’aucune autre couleur une radiation métaphysique. Or, j’ai trouvé depuis lors dans l’art, la littérature, la peinture, cette récurrence de la puissance du jaune. Proust parle dans Du côté de chez Swann de la vue de Delft de Vermeer et d’un mur jaune qui l’obsède. Flaubert dit qu’il a écrit Madame Bovary après une vision de la couleur jaune, vue pendant une croisière sur le Nil, qu’il qualifia de métaphysique du néant. Kandinsky a peint une toile jaune éminemment métaphysique. Sans compter la valeur du jaune en Asie, que portent les moines… Cette couleur est ainsi devenue mon goût. Car je suis une mystique. Bon je ne porterais peut-être pas cette couleur…

Pli : Pourtant Don Elemirio coud une jupe jaune qui fait rêver ?

Amélie Nothomb :  Oui, peut-être puis-je porter du jaune en jupe, c’est suffisamment loin du visage.

La quête en or

Pli : Le jaune dans « barbe Bleue » n’évoque t-il pas également l’or?

Amélie Nothomb :  Bien sûr, l’or et l’alchimie. C’est la quête la plus sublime, la concrétisation de la métaphysique. Il est dit qu’en buvant de la rosée du matin, et en accomplissant quelques autres centaines de gestes de purification, au bout de 30 ans, nous aurions le pouvoir de transformer du plomb en or . Or le plomb, c’est nous, notre lourdeur. Et la véritable transformation de l’alchimie, c’est bien de se transformer soi en or…

Suite et fin du suspens dans Barbe bleue !

Amélie Nothomb © Marianne Rosenstiehl

Amélie Nothomb © Marianne Rosenstiehl

Spécial 20 ans : la carrière d’Amélie en 1 mot

En 1992, paraissait « Hygiène de l’assassin » et Amélie Nothomb inaugurait sa première rentrée littéraire chez Albin Michel. Vingt ans et vingt rentrées plus tard, l’écrivain poursuit sa carrière avec sa régularité, son succès et son humour, uniques. Des milliers de fans, 75 romans au total (dont les 21 publiés ne sont que la partie visible de l’iceberg), le secret d’Amélie Nothomb ne se trouverait-il pas au creux de sa belgitude, dans un mot : le surréalisme ? « Je n’en sais rien, c’est la question à dix mille dollars. Être belge est un atout pour être surréaliste, mais il y a aussi des désavantages… À la fin, je dirais que ça s’équilibre. »


La balade culturelle 

Le prochain conte que je voudrais réinterpréter : « Raiponce » des frères Grimm , car c’est un conte extraordinairement incompréhensible et poétique !

Le dernier livre offert à une amie : « L’ingénue libertine » de Colette, à ma meilleure amie.

Ma dernière émotion cinéma : « À perdre la raison » de Joachim Lafosse. C’est un film bouleversant, à ne pas voir si vous êtes un peu déprimé. Il évoque un fait divers qui avait bouleversé la Belgique il y a 3 ans, à tel point que les gens dans la rue faisaient appel au rétablissement de la peine de mort ! Terrifiant. C’est un film extraordinaire, ça rend la justice. Car bien sûr ce que cette femme commet (tuer ses enfants) est monstrueux, mais la monstruosité n’est pas si simple.

La chanson que j’ai en tête : J’ai toujours un juke-box dans la tête, qui parfois tombe bien et parfois extrêmement mal ! Le dernier titre qui m’obsède c’est « The Messenger » des Infected mushroom, un groupe israélien.

Ma BD favorite : Je suis très classique en BD, je reste une inconditionnelle de Tintin et mon album préféré est « L’Oreille cassée » pour le peuple et le langage Arumbayas.

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Cet article a été publié dans le n°28 (décembre 2012-février 2013) du magazine Fémi-9. 

 

 

 

 

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