À la découverte du Népal, un autre regard « sous le toit du monde »

La romancière et journaliste Bernadette Pécassou nous transporte au Népal, de la très ancienne ville de Katmandou aux chemins de l’Everest. Un voyage des plus surprenants, où beauté et barbarie cohabitent sous une montagne hostile. 

 

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Point de départ du livre: personnages réels et meurtres sanglants

Le massacre royal

« L’envie d’écrire Sous le toit du monde* est née lors d’un fait d’actualité du 1er juin 2001, jour où le roi du Népal, sa femme et ses enfants ont été assassinés dans les jardins du Palais de Katmandou. Je suis journaliste depuis 25 ans, et lorsque la nouvelle est tombée dans la salle de rédaction, tout le monde est resté bouche bée. Cette tuerie avait un côté atroce, et en même temps extravagant, comme si nous écoutions le récit d’un « contes et légendes ». À peine savions-nous qu’il y avait un roi au Népal, nous découvrions qu’il y existait une guerre civile assassine. Nous avons aussi très vite appris que cette guerre tuait des journalistes, raconte Bernadette Pécassou».

Ashmi, la jeune journaliste assassinée

« Outre ce massacre royal, tous les personnages dont je me suis inspirée pour le roman sont réels. Ashmi, mon héroïne féminine, était une jeune journaliste Népalaise du nom d’Uma Singh. Karan, son rédacteur en chef Français d’origine népalaise, s’appelle en réalité Dharmendra Jha et est président du FNJ (Federation of Nepali Journalists). Comme dans le livre, il a convaincu la jeune fille de devenir journaliste. Pour ses articles, Uma Singh s’était notamment intéressée à la propriété terrienne et à la manière dont celle-ci était transmise. Or, au Népal, la terre est toujours l’apanage des hommes, elle constitue leur héritage et leur survie. Le fait qu’une femme se soit penchée sur le sujet a été inacceptable pour eux… Uma Singh en a été victime, et fut massacrée avec une sauvagerie terrible. Le roman prend quelques distances avec le réel mais, malheureusement, les faits restent les faits. »

* « Sous le toit du monde », Editions Flammarion.

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Voyage au Népal, la magie…

Le pays ressurgi du passé

«Le Népal est un petit royaume très mélangé qui n’a jamais intéressé personne. Il a vécu sa petite Histoire personnelle au long de laquelle différentes castes ont régné et dont les rois se sont entre-tués. Vivant ainsi, il est resté fermé au monde jusqu’en 1952, raconte Bernadette Pécassou. Depuis il est semblable aux fresques des tombeaux anciens qui s’effacent au contact de l’oxygène… Le Népal s’effrite devant nos yeux. Même si pour le moment, tout est encore là comme avant. Il n’y a pas d’électricité (hormis dans un seul quartier de Katmandou), les chemins sont en terre battue, et si vous voulez vous rendre quelque part, il vous faut marcher. Je suis partie au Népal pour étudier le pays et rencontrer les gens et me suis plongée dans l’univers du trek en faisant le Balcon des Annapurna. J’ai été profondément émue par tout ce que je voyais. Parcourant le pays, j’avais l’impression de voyager dans le temps. Ma rencontre avec Miss Hawley (Miss Barney dans le livre, une Anglaise octogénaire vivant à Katmandou, chroniqueuse de référence des expéditions himalayennes depuis des années) m’a également donné cette drôle de sensation de décalage, comme si j’avais été projetée dans un vieux film ou une bande dessinée de Tintin. »

La poésie inattendue

« Ce que j’ai aimé au Népal c’est l’autre réalité de ce lieu, la grande poésie qui s’en dégage, l’humanité que vous y trouvez. Dans les villages, vous voyez des chiens se balader sans laisses et sans colliers, des poules qui picorent, des enfants qui jouent… Les voisins s’entraident et partagent un véritable lien, comme devait l’être celui de nos campagnes auparavant. En marchant, vous apercevez au loin des familles assises dans les champs qui travaillent avec des outils en bois ou en fer. Comme dans les temps anciens, ils n’ont pas une seule machine. Ils transportent les poutres de leur maison sur les épaules et les solidifient à la main. Observer cette ambiance, nous fait comprendre ce que nous avons perdu. Et ce que nous avons gagné. Le Népal est un pays à nul autre pareil, une magie imprègne toute chose et les gens arborent un sourire exceptionnel.  Une immense poésie surgit là vous ne l’attendez pas. »

Voyage au Népal, l’autre versant…

La pollution des sommets

« Ce qui est beau et puissant dans ce pays ne se trouve pas dans la pureté des cimes éternelles, comme voudraient nous le vendre les agences de voyage. Car la réalité est loin de cette imagerie, l’endroit se délite, explique la romancière. Les Népalais avait l’habitude de tout jeter par terre, les matériaux qu’ils utilisaient se dégradant naturellement. Mais un jour les papiers chimiques sont entrés sur le territoire, en vrac, sans aucune gestion et sans réflexion sur les conséquences. Depuis lors, les sacs plastiques, eux aussi jetés à terre, sont partout, notamment dans les rivières où ils retiennent les saletés, créant de la pourriture et des odeurs pestilentielles. Sur la route des sommets, vous retrouvez cette crasse et cette pollution. Je n’ai rien contre les trekkeurs, qui investissent beaucoup dans ces régions et amènent de l’argent servant à l’éducation et à la médicalisation. Mais il faut réaliser que loin de la pureté fantasmée, les chemins des treks se font sur des tas d’immondices. Et parmi ceux-ci, se trouvent les déchets organiques des prédécesseurs – puisqu’en guise de toilette, chacun va faire ses besoins un peu plus loin… »

Les dangers de la montagne

« Par ailleurs, l’ascension des sommets ne correspond pas à non plus à l’image romantique de l’esprit qui s’élève au fur et à mesure du chemin. Au contraire, avec la pression de l’air et le manque croissant d’oxygène, votre corps devient très lourd et requiert toute votre énergie. En hauteur, vous pouvez à peine penser car votre cerveau est de moins en moins irrigué, d’où ces histoires de gens qui deviennent fous et se déshabillent pensant avoir chaud alors qu’il gèle. Autre exemple, le glacier du Khumbu, au sud de l’Everest, est comme une peau qui se craquelle, il s’ouvre et se ferme. Bien sûr, vous le traversez en équipe et serez normalement remonté si vous tombez dans une crevasse. Mais vous pouvez aussi être tué par le choc ou encore, une fois en bas à moitié vivant, être pris au piège de la glace qui se referme sur vous pendant la nuit lorsque la température chute. Nous, les Occidentaux, sommes naïfs parce nous pensons qu’il y aura toujours quelqu’un pour venir nous sauver et que l’argent et la technologie permettent tout. C’est faux. Au-delà d’une certaine altitude, se trouve « la zone de la mort » qu’il faut grimper avec une bombe à oxygène. La pression de l’air est énorme et les conditions très compliquées, vous ne pouvez pas porter plus que votre propre corps. Les hélicoptères, eux, ne peuvent pas l’atteindre.

Bien sûr, il ne faut pas s’affoler mais garder en tête que la haute montagne est un environnement hostile. L’aéroport de Lukla à l’Est du Népal est le plus dangereux au monde, précise Bernadette Pécassou. Pour me rendre à l’Ouest vers l’Annapurna – les avions se crashant aussi souvent de ce côté-là – j’avais choisi de prendre le bus, me rassurant par la proximité du sol ferme… Les 7 heures de trajet eurent raison de ma naïveté. Je ne vis tout du long que des bus scratchés dans la vallée pendant que le mien, surchargé, vacillait. Au Népal, on meurt. J’ai moi-même vu une voiture tomber dans le ravin pendant mon séjour. Reste que ce pays romanesque m’a émue aux larmes. Son chaos et sa beauté ont quelque chose de profondément touchant. Il donne envie, sans le juger et malgré la nostalgie du passé qu’il nous inspire, de l’aider à entrer dans notre époque et à aimer notre temps.»


La balade culturelle

Le livre qui a accompagné l’écriture de Sous le toit du monde : Népal – Art et civilisation des Ranas (de Prabhakar Sjb Rana). Un livre de photos sublime, que j’évoque dans mon roman. Vous y découvrez tous les palais blancs – aujourd’hui ensevelis – qui se dressaient à Katmandou. J’ai été sidérée par la richesse et la culture de ces lieux de vie princiers.

Mes livres d’enfant : Les recueils de Contes et légendes et les histoires du Père castor.

Mes films préférés : E la nave va… de Fellini et Gladiator de Ridley Scott.

Mon artiste incontournable : Le peintre et graveur Antoine Melling qui vécut fin 18ème – début 19ème. Ces tableaux sont très documentés, minutieux, précis. J’ai toujours été fascinée par son sens du savoir et de la technique, loin d’un romantisme approximatif. Il a notamment écrit le Voyage pittoresque de Constantinople.

Le livre qui se trouve sur ma table de chevet: Istanbul, Souvenirs d’une ville d’Orhan Pamuk, que je cite aussi dans mon roman. À Katmandou, mon héros Karan se sent proche de la « maléfique négligence » dont parle Pamuk à propos d’Istanbul. J’ai personnellement ressenti cette grande proximité de sensibilité avec l’auteur, qui écrit sans emphase, dans la netteté et – comme moi – a été marqué par le Voyage pittoresque de Constantinople de Melling !

Mes derniers coups de cœur culturels

* Le crooner Richard Hawley et sa chanson « Open up your door ».

* Le documentaire A l’ouest des rails de Wang Bing. Un extraordinaire documentaire sur un complexe industriel désaffecté en Chine, filmé de telle manière que j’avais moi-même l’impression de me balader là-bas. Un film sans montage, vide d’explication et de guide, qui utilise l’image de façon complètement opposée à la télévision. Jamais lassante, son épopée moderne a un propos universel.

Bernadette Pecassou © Richard Schroeder - Flammarion

Bernadette Pecassou © Richard Schroeder – Flammarion


Cet article a été publié dans le n°30 (décembre 2013-février 2014) du magazine Fémitude.

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