Michèle Halberstadt, femme de lettres en cinémascope

Tombée dans la culture quand elle était petite, abreuvant ses rêves à la source de romans et de films, Michèle Halberstadt publie Un Ecart de conduite, qui questionne le prix de la liberté. La sienne, cette journaliste la puise au creux de ses passions : romancière et grande productrice de cinéma, elle rayonne d’indépendance et transforme son parcours en destin.

Michèle Halberstadt © Denis Chapoullié

Michèle Halberstadt © Denis Chapoullié

D’abord journaliste sur Europe 1 et Radio 7, Michèle Halberstadt devient ensuite rédactrice en chef du magazine de cinéma Première. En 1991, elle fonde avec son mari Laurent Pétin la société de production et de distribution ARP, et publie son premier roman (Prends soin de toi, Flammarion). En partant à la rencontre des rendez-vous littéraires de sa vie, nous découvrons que cette femme de culture, à la fois déterminée et romantique, a depuis toujours la tête dans les images.

Mes vocations : presse, cinéma et littérature 

«Les deux premiers films dont je me souviens sont mes fondamentaux : Citizen Kane, pour le génie d’Orson Welles et pour mon amour de la presse qui y trouva vocation; et Rebecca d’Alfred Hitchcock, car l’adaptation du roman de Daphné Du Maurier m’a fasciné. Le film apportait un supplément d’âme sans pour autant dénaturer le livre, c’est de là qu’est né mon intérêt pour le rapport entre littérature et cinéma. Du Maurier était un de mes piliers, j’ai lu tous ses livres étant petite ; d’ailleurs dans mon premier roman l’héroïne n’a pas de prénom, comme dans Rebecca! J’ai trouvé génial que le lecteur ignore comment s’appelle la protagoniste alors j’ai fait pareil, c’est mon hommage intime. » La jeunesse de Michèle est également rythmée par les lectures de Stefan Zweig, sous l’influence des origines viennoises de sa mère, et de Somerset Maugham, pour son apprentissage de l’anglais.

Le roman qui a changé ma vie 

Mais c’est une écrivaine française qui va changer sa vie à 13 ans. « Le cheval blanc d’Elsa Triolet est l’histoire d’un garçon doué et dilettante qui meurt de ne pas trouver sa raison d’être. Ce livre a été déterminant dans ma vie. J’adorais la littérature et le cinéma mais mes parents les considéraient comme des hobbies ; dans les années soixante, il n’y avait pas d’école de journalisme, la presse et la radio existaient peu et le cinéma était inaccessible. Or Le cheval blanc m’a donné le courage de choisir cette voie : savoir ce que je voulais faire – contrairement au héros – était un cadeau et une chance à côté desquels je ne pouvais pas passer. Je ne serais pas où j’en suis aujourd’hui sans ce roman, confie t-elle. Un livre peut ainsi changer une vie, et c’est ce que je trouve merveilleux dans le fait d’écrire: qu’importe les critiques ou le succès, je me dis qu’un jour peut-être un de mes livres pourra faire ça pour quelqu’un. »

La radio : j’apprends à écrire en images

De jeune fille cultivée à jeune femme écrivain, chaque étape l’enrichit. « Le fait que j’écrive en images est l’héritage de mes années de radio. Pour l’émission Histoires d’un jour, le rédacteur en chef Philippe Alphonsi m’avait dit : « Rappelle-toi qu’à la radio nous ne pouvons pas relire, il faut parler en images pour que les autres voient de quoi tu parles ». J’essaye de trouver des mots qui donnent une couleur, une odeur, une saveur, un parfum, j’ai envie que les gens aient l’image en plus, explique Michèle. Quant au cinéma, il influence mon écriture pour la structure et le rythme, mais pas dans la mise en scène car je n’ai pas d’œil, je ne saurais pas où mettre la caméra. J’écris plutôt en impressionniste, en m’intéressant aux sensations et en m’installant dans le ressenti. Enfin, j’écris à l’oreille. Hemingway disait qu’un écrivain qui n’a pas d’oreille est comme un boxer qui n’a pas de main gauche. La musique de la langue m’est en effet essentielle, j’espère qu’il y en a une dans mon écriture car c’est comme ça que je la vis. »

Mes livres : faire la paix avec le passé

En 1991, le roman de Michèle ouvre sur une phrase de Zweig: Vieillir n’est au fond pas autre chose que n’avoir plus peur de son passé. Elle constate: «J’aurais pu l’utiliser pour mon dernier livre. Notre passé, et celui de nos ancêtres, est fondamental, c’est de là que nous venons, il ne faut pas l’ignorer car ça revient à s’étouffer soi-même. Il faut affronter son passé et faire la paix avec ses démons sans se mentir.  Mais il faut surtout l’utiliser pour nous aider à nous construire dans le présent, sinon il nous empêche d’avancer. La culpabilité et le poids du passé sont des thèmes qui m’interpellent beaucoup. Je me suis aperçue que dans ma vie, chaque fois qu’il m’arrivait un événement dramatique, j’en profitais pour changer le cours de ma vie et pour en faire un événement constructif, donc positif. C’est ma manière de gérer le présent, pour qu’il devienne un passé qui ne m’encombre pas comme autant de blessures.»

Écrire sur la liberté

Avec une héroïne libre mais rongée par la culpabilité, Un écart de conduite pose la question : qu’est-ce que vivre libre ? « Il y a la liberté physique, le droit de bouger, et celle qu’on a dans sa tête, les prisons que l’on se crée tout seul. Quand j’étais petite, nous apprenions que la société évoluait vers plus de libertés, mais je réalise que pour la génération de mes enfants, le présent est moins libre qu’avant. C’était inconcevable de mon temps. De même, aller en prison n’arrivait que si vous aviez tué quelqu’un, vous étiez l’exception de la société, alors qu’aujourd’hui n’importe qui va en prison pour n’importe quoi. Que sont alors les libertés actuelles, quand plus de choses deviennent répréhensibles, quand le politiquement correct restreint la liberté de parole, quand la société évolue vers un puritanisme ? Questionner les prisons qu’on vous impose et celles qu’on s’impose soi-même, c’est ce qui m’a inspiré ce livre » conclut Michèle Halberstadt.

Un écart de conduite, Editions Albin Michel, avril 2010 

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La balade culturelle

Mes œuvres incontournables

* Aimez-vous Brahms, Françoise Sagan. J’aime la manière dont elle dépeint avec justesse la passion entre une femme et un homme plus jeune – ce n’est pas démodé.

Le Parrain I, II, III, Francis Ford Coppola. La loyauté est pour moi la seule loi qui vaille, qui fait que vous pouvez vous regarder le matin dans la glace et vous dire : je suis quelqu’un de bien, d’abord vis-à-vis de moi-même et des miens. La première société est le clan.

L’étrange histoire de Benjamin Button, David Fincher. J’adore tous les films de ce réalisateur !

21 grammes, Alejandro Gonzales Inarritu. Je suis heureuse de l’avoir sorti en France. Avant d’être productrice, je suis spectatrice : même si la mise en scène compte, ce sont les récits qui me plaisent, je suis d’abord un public qui demande « raconte-moi une histoire» !

* Chopin. J’aime et écoute tout du compositeur ; juste après viennent Schuman et Schubert.

Steely Dan. Je travaillais à la radio dans les années 80, toute la musique de cette époque forme mes essentiels.

* Ma passion absolue, c’est la Soul Music donc Marvin Gaye, Otis Redding, Aretha Franklin, Lenny Kravitz, Diana Ross.

Celles que j’offre à mes proches: Le club des Incorrigibles Optimistes, Jean-Michel Guenassia. C’est un livre exquis, je ne connais personne qui résiste à son charme. Mon mari, ma mère et ma fille ont aimé, ça plait à tous les âges. 32 films courts sur Glenn Gould, François Girard. C’est un DVD incontournable, les 32 séquences sont à mourir de bonheur, de beauté, d’émotion.

 Mes derniers coups de cœur: L’année de la pensée magique, Joan Didion. Il s’agit du journal tenu pendant un an par l’intellectuelle et journaliste américaine. J’ai perdu mon père l’été dernier et ce livre a été extraordinaire, tous ceux qui ont un deuil à faire devraient le lire. Ce n’est jamais larmoyant, Didion est une femme forte qui est dans le factuel et non les états d’âme. La route, Cormac McCarthy. C’est un coup de coeur terrible, au point que j’ai refusé de voir le film même si j’adore le metteur en scène Hillcoat. Je n’ai jamais eu aussi peur, froid, mal en lisant un livre ; je m’arrêtais entre chaque chapitre pour m’en remettre. Precious, Lee Daniels. C’est l’adaptation bouleversante du roman de Sapphire, Push, que j’avais déjà beaucoup aimé. Je suis très fière de l’avoir distribué en France. Le Ruban Blanc, Michael Haneke. Simplement indispensable. Gonzales. C’est un pianiste génial, qui prête ses mains à Gainsbourg, vie héroïque de Joann Sfar.

Mes écrivains phares: Mon écrivaine préférée est Joyce Carol Oates ; nous ne sommes jamais seuls avec elle. J’espère chaque année qu’elle va décrocher le Prix Nobel de littérature. J’aime tout : ses romans, son journal, ses rares interviews. Et je rêve de rencontrer le couple formé par Nicole Krauss et Jonathan Safran Foer, car chacun des deux a écrit un chef-d’oeuvre : Le livre de l’amour pour elle, Extrêmement fort et incroyablement près pour lui.

Michele Halberstadt © Denis Chapoullié

Michele Halberstadt © Denis Chapoullié

Ma sélection DVD/livre/CD

– pour se détendre : Pretty Woman de Garry Marshall/ Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part d’AnnaGavalda/ Good day sunshine des Beatles.

– pour se donner la pêche : The Ghostwriter de Roman Polanski/ Ambiguités de Eliott Perlman / Thriller de Michael Jackson.

– avec son amoureux : Loin du paradis de Todd Haynes / Un roman français de Frédéric Beigbeder / Une vie Saint-Laurent d’Alain Chamfort.

– avec ses enfants : Le diable s’habille en Prada de David Frankel/ Le bizarre incident du chien pendant la nuit de Mark Haddon / Brushfire Fairytales de Jack Johnson.

– entre copines : Diamants sur canapé de Blake Edwards/ Fugitives d’Alice Munro/ Véronique Sanson.


Cet article a été publié dans le n°18 (juin-août 2010) du magazine Fémi-9.

 

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