Les paris de Véronique Olmi

Auteure délicate, à la fois douce et violente, son roman Nous étions faits pour être heureux distille cette précieuse ambiguïté qui fait son charme. Intense, modeste, disponible, Véronique Olmi se livre à travers les livres qui ont façonné sa vie, d’écrivaine, de femme.

Véronique Olmi © M. Rosenthiel

Véronique Olmi © M. Rosenthiel

Ma vie en 3 livres : le pari de la littérature

Metteur en scène et comédienne, le parcours d’auteure de Véronique Olmi touche d’abord au théâtre. Puis, en 2001, sort son premier roman Bord de Mer, récompensé un an plus tard du prix Alain-Fournier. Créant tantôt dans un genre tantôt dans l’autre, ses pièces et ses romans sont traduits en de nombreuses langues. Nous lui avons demandé quels livres ont jalonné ce chemin d’écrivain.

* L’idiot de Fedor Dostoïevski

« J’ai lu ce roman quand j’avais 13 ans. Ce fut mon premier vrai livre difficile. Je l’ai vécu comme un honneur que l’auteur me faisait. Je me faisais des fiches avec les noms et les patronymes des personnages. L’univers de Dostoievsky est difficile, j’avais une sensation de fierté. La littérature est un mouvement de l’auteur vers le lecteur et du lecteur vers l’auteur. L’effort demandé était comme une confiance qui m’était faite. J’aime le travail de traduction d’André Markowicz sur son langage. Ce qui compte dans le roman c’est le travail de la langue, l’énergie… C’est la leçon de cette lecture : tout dépend du poème dans le roman. Dostoïevsky n’a pas une écriture aimable, sa langue est sauvage, cassée. Ses personnages non plus ne sont pas aimables a priori. Il y a chez eux l’image du double, sans vérité, sans manichéisme, dans une lutte permanente entre le bien et le mal. C’est un travail sur les ambivalences, les ambiguïtés, les failles… Dostoïevsky est une fondation forte. »

* La douleur de Marguerite Duras

« C’est un autre livre que je relis souvent. Marguerite Duras n’était pas douce, c’était une femme violente, qui buvait, qui était capable d’affronter les hommes physiquement. Son livre La douleur n’est pas aimable non plus, pas posé. Elle y raconte le retour de camp son mari, elle y décrit l’attente, puis le corps malade, sa merde « inhumaine »… Elle est capable de torturer un collabo, de le dire. Son texte est dans le pas acceptable, le sauvage, le brutal. Il pose, lui aussi, cette question : «Jusqu’où pouvons nous aller, qu’est-ce qui surgit du mal ? »

* Une vie de Guy de Maupassant

« Vous vous rappelez comment vous découvrez ce genre de livre… Vous découvrez la sensualité, l’orgasme, l’homme qui fait découvrir le plaisir. La frustration qui naît d’avoir connu le plaisir. C’est aussi un livre fondateur. J’aime son anti-héroïsme. Les héros qui n’en sont pas, aux destins sans conclusion, vous désorientent mais vous laissent libres. Ils vous parlent de la beauté, c’est là que se trouve le refuge selon moi. Vous ne pouvez pas vous sauver, ni dans les conventions sociales, ni dans la solitude : le seul refuge est ce que vous trouvez de beau dans la vie ».

« Nous étions faits pour être heureux » : roman sur ces moments où la vie bascule

L’histoire : « Quand Suzanne vient dans la maison de Serge à Montmartre, il ne la remarque pas. Elle accorde le piano de son fils ; elle est mariée, lui aussi, et à 60 ans il a ce dont rêvent les hommes : un métier rentable, une jeune femme parfaite, deux beaux enfants. Pourquoi soudain recherche t-il Suzanne qui n’est ni jeune, ni belle et apparemment ordinaire ? Pourquoi va t-il lui confier un secret d’enfance dont il n’a jamais parlé et qui a changé le cours de sa vie ? »

Couv livre Nous étions faits pour être heureux

Le fond : le pari de la liberté

Le titre émane de cette phrase d’Aragon : « Nous étions faits pour être libres, nous étions faits pour être heureux ». Est-ce cela qui manque aux héros Suzanne, Serge, Lucie ? « Il leur manque la liberté qui délivre, la liberté par la parole, par le choix, confirme Véronique Olmi. Suzanne est dans une vie tiède et confortable, puis elle glisse dans l’âpreté de la solitude. Serge veut formuler la vérité, mais sous une forte charge d’égocentrisme. Enfin Lucie, devenant agissante, s’échappe finalement d’une vie jamais prise en main. La fin reste ouverte, personne ne sait comment cela se conclut. Je ne joue pas au démiurge, les personnages sont plus surprenants que je ne les décris, plus complexes à l’arrivée. Assumer la solitude comme Suzanne et Lucie est un pari, il faut une confiance très forte en la vie. Les hommes sont plus perdus dans la solitude… Assumer la liberté, c’est se sauver, dans les deux sens du terme, pour aller vers soi-même. Cela provoque des dégâts parallèles, ce n’est pas forcément un cadeau. Mais vous êtes soutenu par une conviction, vous donnez un sens à l’existence: il faut d’abord avoir sa vie. »

La forme : le pari de l’écriture

« J’écris beaucoup plus lentement, ce livre est le travail d’une année alors que j’avais écrit Bord de mer en trois mois. L’écriture est une exigence, une montagne. Puis vous finissez votre livre, vous vous dites qu’il n’est pas celui dont vous aviez rêvé et ce sentiment d’inaboutissement vous fait recommencer à écrire. Les sujets, vous les avez malgré vous. L’écriture travaille avec l’inconscient, vous ne pouvez plus mentir. Écrire est formidable car vous changez les règles du temps, à votre table vous refusez le temps des horloges. Mais écrire est aussi un apprentissage intime, personnel. Cela se paye. Il ne faut pas avoir tout vécu, mais il faut avoir tout ressenti. C’est difficile moralement. Écrire est obsessionnel comme une drogue, vous avez envie d’en parler tout le temps, ça écrase les loisirs, le confort, et ça finit dans l’épuisement. Mais nous sommes tous les mêmes, n’est-ce pas, obsédés par ce qui nous est cher… souligne l’écrivain. »

Nous étions faits pour être heureux, Albin Michel, 18 euros, 230 pages


La balade culturelle 

« Ce qui est beau dans l’art c’est d’être bousculé, remué. Vous réfléchissez et des choses nouvelles surgissent. L’art crée des courts-circuits. Il n’est pas là pour conforter dans une morale ou une esthétique connues, ça je n’en vois pas l’intérêt. »

Mon livre et mon film d’adolescente : Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell.Je l’ai découvert pendant l’été, je le lisais partout. Je l’ai lu en trois langues différentes. Ensuite j’ai vu le film (de Victor Fleming) de nombreuses, très nombreuses fois, et l’ai fait découvrir à ma fille. Aujourd’hui, nous pouvons le regarder ensemble en muet car nous connaissons les dialogues par cœur !

Mes films émotion: La femme d’à côté de Truffaut. Un film où personne n’a tort ou raison, le seul problème c’est que cette femme et cet homme s’aiment. La tragédie a lieu, c’est tout. Et quelle scène érotique quand elle tombe dans les pommes dans le parking… Une partie de campagne de Renoir. Fin 19ème, une jeune femme passe une journée à la campagne et est séduite par un canotier. Après la parenthèse enchantée, son père la marie avec un idiot. Lorsqu’elle reverra son canotier et qu’il évoquera leur aventure, elle lui murmurera « Moi j’y pense chaque soir ». Terriblement magnifique…

Mes coups de cœur du moment

* Pippo Delbono, un metteur en scène et comédien italien contemporain. Il travaille avec des gens de tout horizon, des artistes de rues, des internes d’hôpitaux psychiatriques, des mongoliens. C’est un iconoclaste. Il vit la liberté que donne le théâtre, dont le rôle est d’explorer le vivant. Ce n’est pas forcément aimable, c’est du non-loisir, mais l’émotion est donnée par la générosité débridée.

* L’exposition Artemisia au Musée Maillol. Une grande violence qui surgit au sein d’une grande douceur, dans l’univers très académique de cette peintre du 17ème siècle et de ses sujets bibliques.

* Le Musée Guimet à Paris, un musée d’arts asiatiques. J’aime passer du temps à observer les estampes, les incrustations dans les vases, les figures bouddhiques. C’est un endroit très reposant, délicat, serein.

*Le chanteur Dominique A, et son dernier disque Vers les lueurs. Sa poésie est concrète, ses mélodies sont subtiles.

* Le livre Pourquoi être heureux quand on peut être normal de Jeannette Winterson. Elle écrit sa biographie, son apprentissage de la liberté, de l’identité sexuelle. C’est un livre magnifique que j’offre volontiers.

Les 5 livres de ma bibliothèque idéale : Un dictionnaire de la mythologie grecque (comme celui de Pierre Grimal aux PUF); La Bible; Crime et châtiment de Fedor Dostoïesvky; Orgueil et préjugés de Jane Austen; Journal de Virginia Woolf.

Affiche du Paris des femmes « La Pomponée » © Mâkhi Xenakis.

Affiche du Paris des femmes « La Pomponée » © Mâkhi Xenakis.

Le festival de théâtre que j’ai fondé : Le Paris des femmes

Le Paris des femmes, que Véronique Olmi a créé avec Michèle Fitoussi (journaliste et romancière) et Anne Rotenberg (directrice littéraire et artistique du Festival de Grignan) est un Laboratoire d’écriture : le Festival commande à des auteures une pièce de théâtre originale d’une durée de 30 minutes, sur un thème imposé et commun.


Cet article a été publié dans le n°26 (décembre 2012-février 2013) du magazine Fémitude.

 

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