L’envol de l’art, avec Christine Lapostolle

Écrivaine et enseignante en art, Christine Lapostolle publie un roman sur le pionnier de l’aviation Latham. L’occasion de nous envoler dans l’univers de cette romancière où, de rêve en coup de cœur, les œuvres d’art s’épanouissent comme un charme.

Christine Lapostolle © Jean-Luc Bertini Flammarion

Christine Lapostolle © Jean-Luc Bertini Flammarion

De l’art au livre, comment le charme opère chez Christine Lapostolle

Au départ, il y a une photo…

Dans Latham, la narratrice tombe sous le charme d’Hubert Latham devant une photographie de l’aviateur datant de 1909, lors d’une exposition au musée du Jeu de Paume à Paris. De cette attirance pour ce personnage en noir et blanc, naît en elle une grande curiosité, puis au fil du temps, l’envie d’écrire sur « le rêve de voler ». « Ce point de départ est le mien. C’est ma rencontre avec cette photographie qui a déclenché l’écriture du livre » confie Christine Lapostolle.  L’inspiration de l’écrivaine s’est allumée.

 …puis la biographie de l’homme sur la photo

« Je ne connaissais rien de ce personnage. Je n’avais jamais entendu son nom. Je n’avais aucune connaissance dans le domaine de l’histoire de l’aviation, ni aucun intérêt particulier pour celui-ci, poursuit l’auteure. J’ai commencé par me documenter un peu distraitement via Internet. Très vite je suis tombée sur l’excellente biographie de Barbara Walsh Forgotten Aviator Hubert Latham: A high-flying gentleman, qui a constitué ma base documentaire. Un écrivain n’est pas tenu à la rigueur scientifique d’un historien, au bout d’un moment, quand vous êtes immergé dans le travail, la documentation se fait par toutes sortes de captations dans ce qui vous entoure. Le détail d’un film, une phrase entendue, une idée arrivée vous ne savez pas comment, vont résonner avec ce que vous avez déjà rassemblé, avec le personnage que vous explorez, et vont prendre parfois autant de valeur qu’un document d’archive… » Ainsi, peu à peu, des pans de la vie de Latham et de sa personnalité se laissent dévoiler et résonnent chez Christine Lapostolle.

Latham, je l’aime comme un proche

En effet, l’auteure parvient à transcender le charme du jeune homme et rend hommage à « ceux qui avancent dans la vie selon les méandres de leur fantaisie » de manière si authentique que nous l’en devinons proche. « Jusqu’à présent, j’ai toujours eu beaucoup de mal avec la notion de personnage. Je ne pouvais pas croire à un personnage inventé par moi ! J’étais incapable de fabriquer des personnages autrement qu’en puisant dans mon entourage et en me décalant progressivement de cet emprunt au fil de l’écriture. Avec Latham, sur cette photographie de Latham, je dirais plutôt que j’ai reconnu d’emblée quelqu’un, non pas quelqu’un dont je serais proche par ressemblance mais un des miens, quelqu’un de la “famille” de ceux que je suis capable d’aimer, de ceux qui me concernent profondément… »

L’écriture de ce roman décolle lentement

Vient ensuite l’exercice d’écriture de ce livre ambitieux, qui peine au début à prendre son envol. « L’écriture de ce livre ne ressemblait pas aux expériences que j’avais faites précédemment, où à chaque fois le chemin du livre s’était mis en place assez aisément. Avec Latham, j’ai eu beaucoup de doutes. Une part de moi trouvait qu’un sujet aussi beau que le rêve de voler, un personnage aussi romanesque que Latham n’étaient pas de mon ressort : trop séduisant, trop facile… Je me suis détournée de ce livre pendant plus d’un an, m’absorbant dans des activités qui ne me laissaient presque pas le temps d’y penser. Et puis il est revenu, il s’est mis en travers de ma route. Et j’ai commencé à m’y plonger vraiment quand j’ai trouvé un lieu, hors de chez moi, pour aller l’écrire: une pièce dans l’atelier de mon compagnon qui est peintre. »

L’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art

D’autres sujets s’invitent dans le roman. En effet, par la photo de Latham, la narratrice est conduite à Sangatte, une station balnéaire du Pas-de-Calais, où le rêve de traversée de la Manche de beaucoup de migrants s’immobilise net, comme celui de l’aviateur. L’art a t-il ce pouvoir, de nous conduire vers un regard neuf sur notre monde et notre actualité ? « Je me pose sans cesse des questions attenantes à celle-ci, explique Christine Lapostolle. Hier la dame qui fait le ménage chez moi a entendu à la radio, en travaillant, la phrase de Robert Filliou “L’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art”, ça l’a frappée et nous en avons parlé longtemps. Un regard neuf, ça me paraît difficile, disons un bougé dans le regard, une étincelle. L’écrivain, ou l’artiste, c’est celui qui croit que ça vaut la peine de donner une forme à ce qu’il voit, à ce qu’il ressent, il a cette audace, cette suffisance. Parfois c’est insupportable, et parfois cela rencontre chez l’autre – le lecteur, le spectateur – un point d’acuité qui réveille quelque chose en lui… »

Latham, Editions Flammarion, 16 euros.

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La balade culturelle

Les œuvres qui ont accompagné l’écriture de Latham : J’ai écrit ce romanavec, à mes côtés, les films d’Otar Iosseliani, que je découvrais, et qui me donnaient l’espace de liberté dont j’avais besoin. Au milieu du livre, la relecture du Tour d’écrou de Henri James m’a aussi ouvert des portes pour le livre. Je ne parle pas de W.G. Sebald dont les livres sont aussi présents que l’ont été pour moi, à une autre époque, les romans de Thomas Bernhard. J’ai pas mal écouté Laurie Anderson en faisant ce livre, de la musique de Janacek aussi, L’art de la fugue n’est jamais très loin. Et puis des groupes de techno, de rock alternatif qui s’écoutent chez moi et qui parfois me plaisent même si je suis incapable de citer leurs noms. »

Mes livres d’adolescente : Les Hauts de Hurlevent d’Emilie Brontë : une découverte submergeante à 12 ans. Les Filles du feu de Gérard de Nerval : de la beauté que je lisais avec ferveur tout en ayant la sensation de n’y rien comprendre. Les Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rilke, le Journal de Kafka: des formes d’écriture complètement nouvelles pour moi quand je les ai découvertes.

Mes films et réalisateurs incontournables : Pierrot le fou ou A bout de souffle de Godard : je me suis souvent dit que je n’aurais pas vécu de la même façon si je ne les avais pas vu. Même chose avec Fassbinder ou Pasolini – même si ma vie ne ressemble pas directement à ce que montrent leurs films.

Les œuvres que j’ouvre ou que je regarde souvent : Les livres de Proust, Kafka, Faulkner, Rimbaud, Apollinaire, Michaux, Montaigne. Les images de Vermeer, de Brueghel, de Poussin, de Manet, et les collages de Heartfield aussi.

Les œuvres que j’aime faire découvrir à mes amis : J’ai beaucoup parlé de Sebald à mes amis quand je l’ai découvert, à l’époque il n’était pas très connu. J’ai de nombreux amis avec qui je partage lectures et découvertes, à chaque fois il y a une raison, une intention précise. J’ai offert récemment: Satori à Paris de Kerouac, Les Essais de Montaigne, Retour d’Iwaki de Christophe Fiat, Carrare de Célia Houdart, Pylône de Faulkner, O Solitude de Purcell par le Deller Consort. »

Les œuvres que j’aime faire découvrir à ma fille : Ma fille a douze ans et demi et tient beaucoup à affirmer ses propres goûts, elle ne se laisse pas faire. Il y a quelques années, à cause d’une version très féerique de La Tempête de Shakespeare qui avait été jouée près de chez nous, nous avons “adapté” toutes les deux La Tempête: je réécrivais le texte en simplifiant un peu pour que ma fille comprenne, et elle faisait les dessins. Nous en avons fait un livre à exemplaire unique et nous rions beaucoup chaque fois que nous le regardons. Maintenant nos échanges passent plus par le cinéma. Nous avons regardé ensemble les Hitchcock, les Buster Keaton, les films de Blake Edwards (j’adore Blake Edwards). Chaque matin, je lui lis une phrase du livre que je suis en train de lire et j’ai remarqué qu’elle était sensible au phrasé de Charles Péguy !

Mes derniers coups de cœur

–   une artiste : les performances de Claudia Triozzi. La dernière que j’ai vue s’appelait “Pour une thèse vivante” – en présence d’un boucher sur scène qui répondait à ses questions sur le corps, la chair, la forme, l’esprit, l’animal en découpant un demi boeuf.

–    une peinture : La crucifixion de Brueghel dont j’ai longuement regardé la reproduction hier.

–    des sculptures : les sablières sculptées de toutes sortes de scènes fabuleuses et tirées de la vie quotidienne, que vous trouvez dans les chapelles du Finistère où j’habite.

–    une photographie : faite et envoyée par un ancien étudiant en guise de carte de voeux: une photo noir et blanc sur laquelle vous voyez, en alignement horizontal, une bande de route, le bas-côté, les herbes folles, une prairie, des sapins, un ciel avec des nuages qui partent vers la droite. Et au-dessus des sapins s’inscrit dans une typographie parfaitement équilibrée le mot VOEUX 2012 – vous y croyez vraiment.

–    une exposition : j’ai aimé, le mois dernier, me retrouver dans une exposition de peintures de Mondrian à la fin d’une première journée à marcher dans Rome, les ruines, les façades baroques.

–    un livre : je viens de finir Atlas ou le gai savoir inquiet de Georges Didi Huberman. Sa pensée nourrit la mienne.

–    un livre d’art : le livre de Jean-Philippe Antoine qui vient de sortir sur Beuys, La traversée du XXème siècle, Joseph Beuys l’image et le souvenir.

–    un film : le dernier film de Bruno Dumont, Hors Satan.

–    un documentaire : Disneyland mon vieux pays natal d’Arnaud des Pallières.

–    des chanteuses : Catherine Ringer, Vive l’amour, Keren Ann, My name is trouble.

–    des musiques : Tuxedomoon, Jaco Pastorius.

Mes lieux culturels favoris en France et en Europe

  • à Paris, j’aime Le Louvre (surtout quand nous pouvions y entrer autrement que par la pyramide), Beaubourg, les expositions du Passage de Retz, La Maison Rouge et le Musée de la Chasse
  • à Nancy, le musée lorrain avec les gravures de Jacques Callot
  • à Quimper, la Librairie et curiosités
  • à Strasbourg le musée de l’oeuvre de la cathédrale de Strasbourg
  • j’aime voir le retable d’Issenheim à Colmar
  • la cathédrale de Chartres
  • les chapelles du Finistère
  • les châteaux du val d’Aoste
  • la villa Barbaro à Maser
  • le château d’Oiron près de Poitiers
  • le musée d’ethnologie de Neuchâtel en Suisse
  • à Berne, la fondation Paul Klee
  • à Rome, la Galeria Barberini, la Villa Farnésine
  • à Madrid, le Prado.

Les 5 livres de ma Bibliothèque Idéale : À la recherche du temps perdu de Proust, Les Essais de Montaigne, Le Journal de Kafka, La poésie de François Villon, Eugène Onéguine de Pouchkine.


 Cet article a été publié dans le n°24 (mars-mai 2012) du magazine Fémitude.

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