Christine Orban raconte la passion amoureuse de Virginia Woolf

Dans son livre Virginia et Vita, Christine Orban dénude avec grâce la passion amoureuse et littéraire de Virginia Woolf pour Vita Sackville-West, l’excentrique aristocrate. Ce faisant, elle interroge l’amour, la création, leur fragilité et leur puissance, et dévoile page après page la magie de l’écriture. Rencontre.

Christine Orban © Sylvie Lancrenon

Christine Orban © Sylvie Lancrenon

Pli : Comment est née votre envie d’écrire Une année amoureuse de Virginia Woolf en 1990 ?

Christine Orban : Je dis toujours que les sujets de mes livres s’imposent à moi. Concernant Virginia Woolf, j’ai vécu comme une évidence d’écrire sur elle, peut-être même une nécessité. J’ai toujours aimé cette écrivaine. Puis, avançant dans la vie, j’ai découvert nos similitudes, les mêmes fragilités, les tragédies traversées, le mariage avec un éditeur…  Nous nous ressemblions, nos trajectoires avaient beaucoup de points communs. D’ailleurs, en écrivant Une année amoureuse de Virginia Woolf, au travers elle, j’ai donné mes réponses aux questions sur l’inspiration et la genèse d’une œuvre.

Pli : Virginia et Vita* est la deuxième édition de ce roman, pourquoi le retravailler et le publier à nouveau 20 ans après ?

Christine Orban : Cela aurait pu être dangereux, vingt ans se sont écoulés. Je ne me relis jamais, et j’aurais pu considérer ce livre comme une œuvre de jeunesse avec ses imperfections. Or je dois vous avouer que j’ai été étonnée par le travail que j’avais fourni, et agréablement surprise par cette relecture ! Cela m’a donné envie de partager ce livre avec mes lecteurs d’aujourd’hui, plus nombreux que ceux d’hier. Mon éditeur Albin Michel souhaitait également que ce roman gagne sa maison. Enfin, pour des raisons personnelles, j’avais à l’époque signé avec un pseudonyme, ce qui en réalité s’est révélé frustrant. J’ai donc désiré ressortir le livre sous mon nom afin de me réapproprier cette œuvre déterminante dans ma vie d’écrivain.

Pli : Dans votre livre, Virginia dit que la lecture de Proust la rend presque fébrile tant elle admire l’écrivain, vous-même comment avez-vous aborder le fait d’écrire sur Virginia Woolf?

Christine Orban : Ce livre était mon propre choix, et je pense que la passion rend les choses vivantes ou plus faciles. Dès lors, écrire Virginia et Vita fut très enrichissant et m’a énormément apporté. Cela m’a permis de répondre à certaines questions d’écrivain comme je vous le disais.

Pli : Comment s’est déroulée votre immersion dans son univers?

Christine Orban : J’ai découvert Virginia Woolf par la lecture de ses journaux et de ses correspondances. C’est une partie de son œuvre dans laquelle elle est moins masquée que dans son œuvre romanesque. J’ai ainsi commencé par la connaître elle, par chance nous avons beaucoup de documents qui le permettent. Et cette connaissance m’a permis de déceler quand c’était elle qui apparaissait dans ses romans. Ensuite, je me suis attelée à évoluer dans son imaginaire. Ce fut un grand bonheur de la comprendre, d’entrer dans son univers, dans sa manière de penser parfois un peu sombre mais toujours extrêmement intelligente. Elle avait une façon de percevoir les autres avec une très, voire trop, grande acuité qui à mon sens participait à sa mélancolie.

Pli : Son style a t-il eu une influence sur le vôtre ?

Christine Orban : Non, cela ne m’a pas influencée dans mon écriture. Plongée dans son univers, je rédigeais à la manière de Virginia Woolf, notamment les lettres du livre qui sont des fictions que j’ai écrites à sa place. Je me souviens que Bernard Pivot sur le plateau d’Apostrophe avait pensé, à l’époque, que ces lettres étaient réellement de la main de l’écrivain anglaise !

Christine Orban © Sylvie Lancrenon

Christine Orban © Sylvie Lancrenon

L’origine sulfureuse d’Orlando, le célèbre personnage de Virginia Woolf

 « En 1927 Virginia Woolf qui vient de publier « La promenade au phare » vit une passion tourmentée avec Vita Sackville-West dont le célèbre château paternel de Knole se situe tout près de Monk’s House, la modeste demeure de Virginia et de son époux l’éditeur Léonard Woolf. De sa fascination pour Vita, de l’abîme entre sa vie de bohème et le faste de l’excentrique aristocrate, va naître le personnage d’ « Orlando ». La relation amoureuse s’est métamorphosée en création littéraire. »*

Pli : Selon vous, la naissance du roman Orlando de Virginia Woolf tient de la sublimation par la création littéraire de son amour pour la poétesse Vita Sackville-West, n’est-ce pas ?

Christine Orban : Virginia Woolf avait un plus grand bonheur à vivre dans l’écriture, et dans le récit imaginaire, que dans la réalité. Dans la vie réelle, elle était émerveillée et dépassée par Vita qui aimait la vie, qui était une aristocrate célèbre, qui avait un mari, deux enfants, « une femme complète » dira l’écrivain. Alors que Virginia elle-même n’aimait pas la vie, n’avait pas d’enfants et pas de relations charnelles avec son mari. Or, dans son roman, elle va reprendre le dessus et devenir le maître. Elle va « vampiriser » son amour et transformer Vita en personnage de roman. Elle lui offre de connaître les deux sexes, la rend immortelle, et lui permet de conserver le château de Knole. Ce château familial auquel Vita tenait tant et dont les lois cruelles du début siècle en Angleterre ne lui permettaient pas d’hériter en tant que femme – le personnage d’Orlando le gardera à jamais. Ainsi, avec la plume, Virginia Woolf est libre et toute-puissante, tout devient possible. Orlando est d’ailleurs un roman spontané, d’avant-garde, libre, extrêmement osé pour l’époque. Sans compter que Virginia a imposé à son mari d’éditer un livre sur sa maîtresse…

*Virginia et Vita, Editions Albin Michel, 233 pages, 17 euros.

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 Mais qui était Virginia Woolf ?

Née à Londres en 1882, Virginia Woolf est considérée comme l’une des plus grandes romancières du XXème siècle, notamment grâce aux innovations qu’elle créa dans la langue anglaise et à la finesse de la psychologie de ses personnages. La plupart de ses œuvres furent publiées à compte d’auteur à la Hogarth Press, la maison d’édition fondée avec son mari Léonard Woolf en 1917. Parmi elles, La chambre de Jacob (1922), Mrs Dalloway (1925), La promenade vers le phare (1927), Orlando (1928), Entre les actes (1941). Virginia fut également l’auteure de nombreuses réalisations littéraires, telles que ses journaux et ses essais. Figure intellectuelle marquante de l’entre-deux-guerres, elle s’engagea toute sa vie dans la cause féministe. Elle se donna la mort en 1941, à 59 ans, fragilisée par des années de crises de maniaco-dépression. Son œuvre est reconnue comme l’un des piliers du roman moderne.


La balade culturelle

 * Ma Virginia Woolf

Mon texte favori: « J’aime son Journal, à cause de la proximité, de la sincérité qu’elle offre à son lecteur. Il y a également sesessais, toujours intéressants à lire avant de se lancer dans la lecture de ses romans. Vous pouvez ainsi vous rendre compte de la manière dont elle utilise la réalité pour créer, par exemple, la fiction Orlando. »

Celle de ses œuvres que j’aime faire découvrir: « Je conseille aux femmes de lire Une chambre à soi. Ce n’est pas un manifeste féministe, mais un manifeste d’émancipation. Selon Virginia Woolf, la liberté commence avec une chambre à soi et un salaire… Il s’agit en fait d’un pamphlet. Virginia Woolf rappelle comment, jusqu’à une époque assez récente (nous sommes en 1928), les femmes ont été sous la dépendance spirituelle et économique des hommes et, par voie de conséquence, réduites au silence. »

La biographie qui a ma préférence: « La biographie de Quentin Bell, le neveu de Virginia Woolf, le fils de sa sœur Vanessa et de Clive Bell. C’est une biographie en deux tomes. Le premier traite de Virginia Stephen (de 1822, année de sa naissance à 1912, année de son mariage) et le tome 2 de Virginia Woolf (1912 à 1941, année de sa mort). Même si nous pouvons regretter qu’elle soit écrite du point de vue d’un homme. »

* Mes derniers coups de cœur culturels

– Une pièce de théâtre : « Jacques et son maître » de Kundera avec Sylvie Roussel qui fut la merveilleuse Olivia du « Collectionneur », adapté avec mon mari de mon roman « Le collectionneur », mise en scène par Daniel Benoin .

– Trois expositions : L’une sur David Hockney et l’autre sur Lucian Freud, toutes deux à Londres. La troisième exposition coup de cœur est « Danser la vie » au centre George Pompidou à Paris.

– Un peintre : Jacques Martinez est peintre et écrivain. J’ai lu son nouvel ouvrage qui paraîtra prochainement chez Grasset, très intéressant. J’ai également toujours aimé son travail de peintre, je trouve qu’il n’a pas la reconnaissance qu’il mériterait d’avoir. J’aime beaucoup la peinture. Mon seul critère est l’émotion. Et j’ai toujours une émotion devant les toiles de Jacques Martinez, je sens sa passion, sa détermination, parfois sa mélancolie…

– Un livre : Le roman de Jean-Paul Enthoven « L’hypothèse des sentiments ». C’est un merveilleux écrivain qui a une maîtrise de la plume formidable. Comme Virginia Woolf, il est doté d’une rare compréhension de l’âme humaine, il a des antennes sur la tête qui captent les situations et les états d’âme, les complexités des uns et des autres. Et il trouve toujours les mots justes.

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Cet article est paru dans le n°26 (juin-août 2012) du magazine Fémi-9.

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